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Une même photo, trois cadrages, trois histoires : ce que le recadrage raconte vraiment

Voici une seule photo. Sophie, penchée vers un miroir ancien posé au sol, au milieu d’une forêt embrumée. Le reflet dans le miroir ne montre pas la forêt derrière elle, il montre autre chose: elle-même, allongée dans un champ de fleurs, en pleine lumière.

À partir de cette unique image, j’ai créé trois cadrages complètement différents. Un plan large horizontal, un plan vertical qui garde encore beaucoup de contexte, et un plan vertical très serré. Puis j’ai écrit un texte pour chacun. Pas le même texte répété trois fois, trois textes vraiment différents, chacun pensé pour ce que ce cadrage précis montre et ce qu’il cache.

Ce que je voulais vérifier avec cet exercice, c’est à quel point le cadrage ne change pas juste la composition d’une image. Il change l’histoire elle-même.

La scène de départ

Avant de parler des trois cadrages, voici la scène telle qu’elle a été construite. Sophie, en robe de dentelle noire, se penche vers un miroir ancien déposé directement sur le sol d’une forêt, dans le brouillard. Le miroir, plutôt que de refléter la forêt qui l’entoure, montre une autre version d’elle, allongée dans un champ de fleurs baignée de lumière. Deux réalités dans une seule image: celle où elle se trouve, grise et brumeuse, et celle que le miroir garde en mémoire, lumineuse.

Cette séance n’a pas été pensée comme une chasse à la photo. Dès le départ, l’idée avec Sophie était de construire une seule image forte, réfléchie et intentionnelle, plutôt que d’en accumuler des dizaines. C’est exactement l’esprit que je décris dans Faire des photos vs faire de la photo: ralentir, avoir une intention claire, et repartir avec une photo qui compte vraiment plutôt qu’avec une carte mémoire pleine. Le recadrage qui suit n’est venu qu’après, une fois cette photo unique construite avec soin.

C’est cette tension entre les deux états, la brume et la lumière, qui sert de fil conducteur aux trois histoires qui suivent.

Le cadrage large horizontal, une histoire de contexte

Sophie penchée vers un miroir ancien dans une forêt embrumée, cadrage large
Le cadrage large raconte d’abord l’isolement, avant de raconter le miroir

Voici le texte qui accompagne ce premier cadrage:

Elle avance dans le brouillard, entourée d’arbres qui ne lui répondent pas. Mais au sol, un miroir ancien garde un souvenir, elle, allongée dans un champ de fleurs, en pleine lumière. Comme si une partie d’elle savait déjà que la clarté existe encore, quelque part, même quand tout semble gris autour. Des fois, il suffit de se pencher pour se rappeler qui on est.

Ce cadrage-là montre énormément de forêt et de brouillard autour d’une silhouette relativement petite dans l’image. L’œil doit d’abord traverser cet espace vide et flou avant même d’arriver au miroir. Le texte suit exactement ce trajet: il commence large, avec les arbres qui ne répondent pas, avant de se resserrer sur le miroir et son souvenir. La phrase reproduit le mouvement du regard dans l’image. C’est un cadrage qui parle d’environnement, de solitude, du poids de ce qui entoure une personne avant même qu’on s’intéresse à elle.

Le cadrage vertical, une histoire de dualité

Sophie penchée vers un miroir montrant son reflet dans un champ de fleurs, cadrage vertical.
En resserrant le cadrage, l’histoire devient celle de deux versions d’une même personne

Le texte qui accompagne ce deuxième cadrage:

Dans la brume, elle se penche vers son propre reflet, mais ce n’est pas elle qu’elle voit, c’est une version d’elle-même, couchée dans les fleurs, le visage tourné vers le ciel. Deux histoires, une seule personne. Celle qui avance dans le brouillard, et celle qui se souvient encore de la lumière.

En resserrant le cadrage à la verticale, la forêt occupe beaucoup moins de place. Ce qui reste à l’écran, c’est presque uniquement elle et le miroir. La composition devient binaire: une figure en haut, son reflet en bas. Le texte suit ce changement en abandonnant complètement le décor pour se concentrer sur la relation entre les deux versions d’elle-même. C’est un cadrage qui ne parle plus d’environnement, il parle de dualité, de la coexistence entre deux états d’une même personne dans une seule image.

Le cadrage serré, une histoire d’essence

Gros plan sur Sophie et le reflet lumineux dans un miroir ancien.
Un cadrage serré n’a plus besoin d’une histoire complète, une seule phrase suffit

Le texte qui accompagne ce troisième cadrage:

Le miroir ne ment pas. Il montre la lumière qu’on porte encore, même dans les moments sombres.

Ici, presque tout le contexte a disparu. Il ne reste que le geste et le miroir, en gros plan. Remarque que le texte, lui aussi, a rétréci. Ce n’est plus un récit avec un début et une fin, c’est une seule phrase, presque une maxime. Un cadrage serré n’a pas la place ni le besoin de raconter une histoire complète: il montre une vérité unique, et le texte doit avoir la même densité que l’image. Plus le cadre se resserre, plus le texte devrait se resserrer avec lui.

Pourquoi le noir et blanc, et pas la couleur

Ces trois photos sont en noir et blanc, et ce choix n’a rien d’accessoire. Le noir et blanc retire toute l’information de couleur qui, autrement, viendrait teinter l’ambiance de la scène. Un vert de forêt, un rose de fleurs sauvages, une lumière chaude de fin de journée: chacun de ces éléments aurait apporté sa propre humeur, souvent plus douce ou plus rassurante que ce que cette série cherche à transmettre.

En noir et blanc, il ne reste que le contraste entre l’ombre et la lumière, exactement le thème que ces trois textes explorent. La brume grise autour d’elle et l’éclat plus clair du reflet dans le miroir deviennent l’unique langage visuel de l’image. Si cette même scène avait été gardée en couleur, l’histoire aurait probablement basculé vers quelque chose de plus doux, presque féérique, plutôt que cette tension plus habitée entre l’obscurité et la clarté qu’on porte encore en soi. Le noir et blanc n’est pas ici un filtre esthétique appliqué après coup, c’est un choix qui sert directement le sujet de la série. Si tu veux approfondir cette question au delà de cet exemple précis, Maîtriser l’art de la photographie en noir et blanc explique comment faire ce choix de façon plus générale.

Ce que ça change, savoir voir avant de couper

Le recadrage n’est pas une simple opération technique qu’on applique après coup pour améliorer une composition. C’est une décision d’auteur, au même titre que le choix du sujet ou de la lumière au moment de la prise de vue. Une même photo peut contenir plusieurs histoires, et c’est le cadrage qui décide laquelle sera racontée. Cette idée rejoint directement ce que j’explique dans Les Cadrages en Photographie de Portrait et Lifestyle, mais ici, l’exercice va un peu plus loin: ce n’est plus seulement une question de composition, c’est une question de récit.

La prochaine fois que tu regardes les photos d’une même séance, essaie cet exercice. Prends une seule image et imagine trois cadrages différents. Demande-toi ensuite quelle histoire chacun raconte, avant même de penser à la retouche. Tu risques de découvrir que ta meilleure photo n’est pas celle que tu penses, seulement celle que tu n’as pas encore recadrée de la bonne façon.

Conclusion

Trois cadrages, trois textes, une seule photo de départ. Le grand qui parle d’isolement et d’environnement. Le moyen qui parle de dualité entre deux versions d’une même personne. Le serré qui ne garde qu’une seule vérité, dite en une phrase. Et le noir et blanc, qui tient toute la série ensemble autour d’un seul vrai sujet: la lumière qu’on porte encore, même dans les moments les plus gris.

Liens connexes

Un grand merci à Sophie

J’aimerais prendre un moment pour remercier Sophie pour la séance photo avec le miroir. L’idée ne fonctionnait que parce que tu as su habiter la scène comme tu l’as fait, avec ce mélange de retenue et de présence qu’il fallait exactement pour cette histoire là.

Cette photo est devenue un article complet au blogue, sur comment une seule image peut raconter trois histoires différentes selon le cadrage. Une bonne partie de ce que je raconte dans le texte vient directement de ce que tu as apporté ce jour là devant l’appareil.

Merci encore, ça fait toujours plaisir de créer avec Sophie que ce soit pour ce projet tous les autres que nous avons faits

FAQ

Qu’est-ce que le recadrage narratif en photographie?

C’est la pratique de recadrer une même photo de plusieurs façons pour en tirer des histoires différentes, plutôt que de simplement ajuster la composition pour des raisons esthétiques.

Est-ce qu’une seule photo peut vraiment raconter plusieurs histoires?

Oui. Ce qu’on choisit d’inclure ou d’exclure dans le cadre change ce que le spectateur comprend de la scène, parfois de façon aussi importante que le sujet lui-même.

Pourquoi le texte change-t-il autant selon le cadrage dans cet exemple?

Parce que chaque cadrage montre une quantité différente de contexte. Un plan large qui montre beaucoup d’environnement appelle un texte qui parle de ce contexte, tandis qu’un plan serré qui ne montre presque rien appelle un texte tout aussi condensé.

Pourquoi choisir le noir et blanc pour ce genre de série?

Parce qu’il retire l’information de couleur qui pourrait teinter l’ambiance de façon non désirée, et qu’il met l’accent uniquement sur le contraste entre l’ombre et la lumière, ce qui servait directement le thème de cette série.

Est-ce que ce genre d’exercice fonctionne avec n’importe quelle photo?

Pas toutes les photos s’y prêtent également bien, mais toute image qui contient plusieurs zones d’intérêt ou plusieurs niveaux de lecture peut généralement être recadrée de façons qui changent sa signification.

Faut-il prévoir ce genre de recadrage dès la prise de vue?

Ça aide énormément. Composer en pensant à plusieurs cadrages possibles, en laissant de l’espace autour du sujet principal, donne beaucoup plus de flexibilité au moment de choisir l’histoire finale.

Quelle est la différence entre recadrer pour la composition et recadrer pour raconter une histoire?

Recadrer pour la composition cherche généralement le meilleur équilibre visuel possible. Recadrer pour raconter une histoire se demande plutôt ce que chaque version de l’image communique émotionnellement, ce qui peut parfois donner un résultat moins équilibré au sens classique, mais plus fort narrativement.

Combien de cadrages différents devrais-je essayer sur une même photo?

Il n’y a pas de nombre fixe. Trois versions, comme dans cet exemple, suffisent généralement pour explorer un contexte large, une version intermédiaire et un plan serré, ce qui couvre déjà l’essentiel des histoires possibles.

— Sylvain Perrier · Photographe, formateur & auteur Sylvain Perrier photographe

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